La psychomotricité à l'épreuve de la Covid 19 : Intervention de Geneviève Larrieu le 24 juin 2020

Intervention de Madame Geneviève LARRIEU, Psychomotricienne, Eutoniste Gerda Alexander ®

Bricolage, un art en psychomotricité, ou ... tentative d’ouvrir le sens des mots avant qu’ils s’inscrivent en maux

 

 

Ce texte a été écrit pour une visio-conférence en date du 24 juin 2020 organisé par S’Pass formation.

Ma participation à celle-ci se conjugue en simple témoignage.

Je pense profondément que nous, professionnels du soin, devons rester vigilants au cadre que nous nous donnons. Par mon expérience, je sais que les habitudes se prennent vite...chausser des charentaises (chaussons très confortables, mais non design maintenant) et s’y sentir bien, freine nos capacités d’adaptation.

 

Je pose le décor :

Mon intervention s’inscrit bien évidemment dans un contexte :

- Tout d’abord un lieu géographique : Pau, situé au fin fond de la région Nouvelle Aquitaine, région peu contaminée,
- Et une activité professionnelle en libéral, ainsi qu’en I.T.E.P.

C’est de cette place que j’interviens, que… mon expérience vécue prend forme en ces mots.

 

Une traversée en « confinement – déconfinement »

 

De manière catastrophique, la société prend subitement conscience que les corps sont de retour et de plus fragiles, vulnérables. Nous qui aimions penser leur immortalité… Nos corps menacés par ce minuscule virus, deviennent dès les premières semaines, menaçants pour l’autre. Corps menacé - corps menaçant s’interpénètrent, s’adhésivent, si je peux me permettre.

Juste un exemple tout personnel : pendant le confinement, dans la rue quand je croise une rare personne son regard fuit, elle peut même changer de trottoir pour ne pas me croiser. Cette expérience m’a vraiment questionnée : sommes-nous obligés de nous installer dans une méfiance à l’égard de l’autre ?

Un jour, me sentant mise à mal par une telle défiance, je suis sortie pour profiter de mon heure autorisée avec une petite pancarte colorée où j’avais écrit « un petit sourire me ferait du bien, sourire autorisé par les consignes gouvernementales ».  Ce fût une sortie très agréable, le sourire de l’un, un petit bonjour, un petit mot ont nourri mon heure. Enfin une vie sociale, enfin une reconnaissance de l’un, de l’autre possible.

Ce que je tente de rapporter par ces mots, c’est tout simplement : il y a la menace virale mais il y a surtout que….  « L’autre devient menaçant » ... Puis je avoir confiance en une personne qui pourrait toucher mon intégrité ?  La question de la confiance devient première. Puis je avoir confiance en l’autre ? ou dois-je être dans la méfiance ?

Après ce petit détour par mon expérience chargée de cette question sur la confiance, vient l’époque du dé-confinement. Les protocoles, les gestes barrières s’injectent dans le cadre du soin. Ils modifient l’engagement réciproque nommé au tout début de l’accompagnement. Cet engagement travaillé, énoncé avant la Covid est fragilisé, … voire pour certains empêché, caduc car ne pouvant se penser en relation en confiance

Cette question de la confiance surgit à nouveau dans mon cadre professionnel. Elle se manifeste sur deux facettes :

  • l’une concerne donc la méfiance des parents à accompagner, des personnes à s’accompagner dans un espace psychomoteur dit « aseptisé ».
  • l’autre concerne le socle de notre profession c’est à dire   « d’un espace de surveillance, de défiance comment peut-on entrer, vivre un espace d’exploration créatrice où le risque de l’expérience est objet même du soin ».

Dans ce contexte, Prendre soin de la situation m’a été nécessaire, Mon souci durant les séances a plus particulièrement été animé par la recherche d’accompagner le mouvement si singulier en psychomotricité : « du plaisir d’agir au plaisir de penser ».

Voici les mots clefs de mon introduction : Corps menacé-corps menaçant, confiance-méfiance, modification de l’engagement réciproque.

 

Voyons comment penser de tels constats.

 

Élaboration psychique portée par mon bricolage :

Pour travailler ce questionnement, la réouverture de ma boite à outil s’est imposée . Enfin bricoler pour m’ouvrir à une énergie créative. Je me trouve, je vous pense, nous sommes les psychomots déjà experts dans l’art du bricolage.

Juste une précision concernant le mot bricolage :

Bricolage c’est :

  1. Tenter de penser ce que nous faisons, pour pouvoir en répondre … C’est ici, dans ce contexte : penser les ajouts protocolaires.
  2. Résister quand c’est nécessaire…. Ce qui peut signifier désobéir lorsque la situation le nécessite. En terme psychomoteur, je pourrais remplacer désobéir par Repousser. C’est à dire poser un acte autre que celui attendu et en répondre.
  3. Être vigilant(e) à une tentative à la sur-obéissance, … Et oui nos peurs peuvent guider une interprétation excessive des préconisations.
  4. Bricoler : C’est tenir compte du contexte (observer, se laisser toucher dans la rencontre), tenir compte des imperfections, accepter les erreurs, les doutes... juste user et abuser du tâtonnement, de l’improvisation, de l’ajustement nécessaire.

Ces quatre points ne façonnent-ils pas notre savoir-être autant que notre savoir-faire ? En clair notre quotidien psychomoteur d’accompagnant ?                     

 

Comment de ma place ai-je tenté mon bricolage ?

 

En premier : Repréciser le Cadre de l’aide a été indispensable pour contenir les débordements des affects, des projections et permettre une réassurance des parents, des personnes en soin en nommant, en expliquant les moyens mis en œuvre. En donnant corps verbalement et par des écrits aux modifications du cadre. Le cadre ainsi nommé a tenté d’offrir une tenue à la situation et d’ouvrir à chacun la possible exposition de sa fragilité créatrice, chacun pouvant se risquer à s’exposer au regard de l’autre.

Pour cela questionner les mots usagés a été premier. Mots signifiants, mots forts. Impossible de faire l’impasse de leur utilisation. Impossible de ne pas tenter de les penser, de bricoler avec ces nouveaux codes, ces nouveaux actes. 

J’ose les renommer :
* Gestes barrières
* Distanciation sociale
* Gel hydroalcoolique
* Port du masque
* Obligatoire…

 

Ces mots nous les avons entendus, nous les entendons, nous les disons. Comment les porter, quelle place leur donner ? Ces mots, pouvons-nous en prendre soin, les reconnaître, les apprivoiser, les supporter, les repousser ou tenter de les modeler, les transformer ?  L’ouverture à une polysémie serait -elle…envisageable ?

Je me lance, je tente une telle ouverture…

1) Le premier c’est le mot : Barrière : le dictionnaire nous dit que c’est un assemblage de pièces qui ferment un passage, qui séparent, une limite à ne pas franchir. Face à un tel sens, il est impossible de penser « entrer dans l’espace psychomoteur ». Un peu de souplesse, de flexibilité tonique pour rendre cette barrière franchissable. Le cadre de soin déjà nommé raconte et rend compte d’un espace clos, étanche, impénétrable. Le rituel de se laver les mains, d’enlever les chaussures à l’extérieur de la salle, de se dire bonjour autrement que par une poignée de mains, ...trouvent -ils à se loger dans le cadre de soin ?  L’espace du soin contenu par cet ajout au cadre s’habille autrement : nouvel habit, enveloppe plus dense au service de la situation. Peut-on entendre le mot « Barrière « comme un « renforceur » d’étanchéité. De ma place, je lui donne cette nouvelle teinte d’une étanchéité renforcée.

 

2) Le deuxième est Distanciation sociale : étrange cette appellation !? Pourquoi « sociale » et non « physique » ?  Un des outils du soin en psychomotricité s’anime du curseur « distance ». Nous en parlons en termes de « Touchant-Touché ». Peau à peau ou à distance, où que nous soyons, nous sommes touchés-touchant en relation. Le contexte actuel nous invite :

  • à nous centrer encore et encore sur notre sensorialité, notre réceptivité sensorielle pour accueillir l’autre.
  • à jouer avec notre palette tonique, prendre soin de nos postures, de nos mimiques, de nos ajustements en relation, pour peut-être permettre à la personne d’être touché par notre présence.
  • Et parfois le toucher physique devient nécessaire. Repousser l’acte de se mettre à distance devient soignant.

3) Troisième mot : le gel : Durant le confinement, la sensorialité a été restreinte massivement, au sens de la vue, et pour certains, gustatif. Les sens du mouvement, de l’équilibre, le sens tactile ont été réfrénés. Maintenant nous devrions nous geler, nous figer… Pensons plutôt à prendre soin de nos mains, à les toucher, les stimuler, leur redonner un espace de jeu, de relation… Pouvons-nous entendre dans l’acte de s’auto- toucher les mains, un « prendre soin de soi ».

 

4) Et pour terminer : le masque. Est-il costume ou vêtement ? S’il est costume, il devient peau d’un personnage ...mais où est le sujet si nous parlons de personnage ?  S’il est vêtement, il devient peau de la personne. Je suis encore installée dans une tentative de le porter comme un vêtement. J’ai le souci esthétique de le porter en accord avec mes boucles d’oreilles ou ma chemise, soucis vestimentaire … une petite coquetterie. Mais…. il m’entrave trop, Je ne peux trouver dans ma boite de bricoleuse l’outil qui me permettrait de le penser, de l’animer , de l’habiter autrement qu’un objet « muserolle ».

 

Me voici à la limite de mon bricolage.  

Quand la limite est atteinte, est-ce le temps de repousser, de « désobéir » en conscience afin de maintenir vivante la situation ?  C’est-à-dire, je le redis : « la période où agir est penser, à la période où penser n’est plus que penser l’agir »    comme le dit B. Aucouturier.

Par cette palabre, je me suis proposée à remettre en jeu ce qui me fait violence professionnellement, afin de l’apprivoiser.

J’ai tenté d’explorer le pouvoir ouvrant ou fermant des inductions structurantes que sont les mots.

 

Je vous remercie pour votre écoute.

 

 

Le 25 avril 2021

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