Enquête : les effets du port du masque sur les jeunes enfants en lieux d’accueil collectif. Les Pros de la Petite Enfance

Enquête : les effets du port du masque sur la communication et le langage

Au mois de décembre, nous avons diffusé un questionnaire sur l’impact du masque sur les jeunes enfants. Destiné à tous les professionnels de la petite enfance, il a été conçu par Anna Tcherkassof, chercheure en psychologie sociale sur la communication émotionnelle non verbale, au laboratoire LIP/PC2S de l’université Grenoble-Alpes, Monique Busquet, psychomotricienne-formatrice, Marie Hélène Hurtig puéricultrice – formatrice, Marie Paule Thollon Behar, psychologue et docteur en psychologie du développement. Dans ce nouvel article, Marie Paule Thollon Behar analyse les observations des professionnels ayant répondu au questionnaire en se focalisant sur ceux concernant sur la communication, la compréhension et la production de langage.

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En tant que psychomotriciens et psychomotriciennes, la communication, la compréhension et la production de langage sont au cœur de nos formations. 
Depuis l’apparition du masque, nous constatons une évolution négative dans la compréhension lors de nos échanges en formation. Cet article fait écho à nos formations continues en psychomotricité

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Depuis le début de la crise sanitaire, certains professionnels de la petite enfance ont relevé des effets néfastes entre le port du masque et la communication et le langage avec les enfants.
Afin de mesurer ces retours de plus en plus nombreux, 592 professionnels de la petite enfance ont répondu et témoigné quant à l’impact du port du masque avec les jeunes enfants.
Marie Paule Thollon Behar analyse les observations des professionnels ayant répondu au questionnaire en se focalisant sur ceux concernant sur la communication, la compréhension et la production de langage.

En analysant les réponses, quelques professionnels, très peu nombreux, disent ne pas voir de différences avec le masque, du point de vue du langage
Les enfants font état d’un apprentissage habituel, ils comprennent et entendent correctement. Certains ont également appris à parler durant cette période et parlent très bien. Pour certains enfants c’est plus difficile mais cela l’aurait peut-être également été même sans le masque. 
D’après les retours de ces professionnels, les enfants s’appuient sur l’intonation et/ou l’intensité de la voix. Les professionnels disent avoir parfois recours à des stratégies pour faciliter les échanges avec les enfants : verbalisation des actions, être vigilant à articuler, être proche et à la hauteur des enfants lors des échanges ou encore l’utilisation de gestes.

Mis à part ces quelques témoignages, la plupart des professionnels indiquent certaines difficultés lors de leurs échanges avec les jeunes enfants.
Le masque a un impact sur la réception du langage, sur sa production mais aussi sur la qualité de l’attention des enfants et leur engagement dans les interactions

Plus d’interactivité sans le masque

Les évolutions majeures constatées par les professionnels de la petite enfance sont, le manque d’interactivité avec le masque, moins d’écoute et d’échange, moins bonne compréhension des messages et des consignes. Les enfants ne savent pas qui parle et il y a également moins de babils et de répétitions de mots.

Lorsque les professionnels ne portent pas le masque, ils observent une plus grande interactivité entre eux et les jeunes enfants. Sans le masque, les échanges sont plus nombreux, plus riches et plus longs. Il y a par exemple, lors du temps d’histoire ou du chant, plus de surprise dans les yeux des enfants, plus d’interactions et d’échanges. 

Moins d’écoute et d’échanges avec le masque

Alors que l’enfant est en cours d’acquisition de la structure dialogique de la conversation, qu’il découvre le monde par l’intermédiaire de l’adulte et qu’il entre dans la culture. Le manque d’interaction est préoccupant et peut avoir un impact sur le développement de la communication et du langage.

Un deuxième fait souvent relevé, est qu’il y a moins d’écoute et d’échange avec le masque. 
Les professionnels remarquent un manque d’écoute, d’attention et de réactivité. Les enfants sont par exemple moins réceptifs et passent rapidement à une autre activité. Ils peuvent parfois observer un manque d’intérêt des enfants, ils réagissent moins et ont parfois un visage inexpressif et fuient même le regard.  
Le masque crée une barrière et freine les échanges. Les enfants sont moins à l’écoute, moins réceptifs et répondent moins. À terme, le risque est que l’adulte produise moins de sollicitations auprès des enfants avec le manque d’interactivité de ces derniers. 
Pour remédier à cela, les professionnels parlent alors plus fort auprès des enfants. 

Lorsqu’ils enlèvent le masque, ils notent tout à fait l’inverse. Les enfants sont plus réceptifs et il y a plus d’interactions et de participations. Les enfants chantent par exemple beaucoup plus lorsque les professionnels ne portent pas le masque. 

Moins bonne compréhension des messages et des consignes

Avec le masque, les enfants comprennent moins bien le langage qui leur est adressé et font régulièrement répéter. Les professionnels de la petite enfance sont donc dans l’obligation de répéter, parler plus fort et parfois enlever leur masque. Ils observent alors une meilleure compréhension

Avec le masque, les expressions du visage font défaut

Il est plus difficile pour un enfant de comprendre ce qu’on lui dit sans l’expression du visage. Même si les mots sont compris et que l’intonation est bien présente, l’ordre contenu n’est pas saisi. Nous constatons alors que l’intonation et le contenu du message ne sont pas suffisants : il faut qu’il y ait aussi l’expression du visage.

Les enfants ne savent pas qui parle

Il est particulièrement difficile pour les jeunes enfants de repérer la personne qui parle lorsque plusieurs adultes sont ensemble. Pour faciliter la compréhension avec les enfants, les professionnels sont obligés de faire un signe de la main pour être reconnus comme le  locuteur. La conclusion tirée est qu’il est possible d’avoir des difficultés à repérer la personne qui parle explique en partie le manque d’attention analysé ci-dessus.
Du point de vue de la compréhension du langage, nous constatons donc que le port du masque est un obstacle sur trois aspects : le message en lui-même et sa clarté, sa fonction illocutoire, le repérage du locuteur.

Moins de babils et de répétition de mots

Les professionnels de la petite enfance relèvent le fait qu’il y a beaucoup moins de production de babils, de mots et d’imitations avec le masque. Certains jeunes enfants ne réussissent pas à répéter des mots simples comme voiture ou banane, sans le masque ces échanges reprennent.
Il est alors évident que la vision de la bouche permet aux s’enfants de s’engager dans des imitations et des répétitions de mots.

Besoin de voir la bouche 

Quand un professionnel s’adresse à un enfant, celui-ci semble chercher la bouche derrière le masque. Quand les professionnels enlèvent le masque, de nombreuses observations font état d’une fixation sur la bouche et le mouvement des lèvres. 


Le masque : un frein à l’acquisition du langage

Les recherches sur l’acquisition du langage montrent que la prosodie joue un rôle important dans son acquisition mais très peu de travaux sont publiés sur l’imitation des mouvements de la bouche.
Or, nous voyons aujourd’hui qu’avec le masque, le fait que la bouche soit non visible pénalise fortement la production de babils et la prononciation des mots sur les jeunes enfants. Cela donne alors l’impression que l’imitation est une condition de la production du langage. Il ne suffit pas d’écouter parler, il faut aussi regarder parler. De ce fait, l’absence de visibilité de la bouche explique aussi sans doute la plus faible attention des enfants.


L’enfant entre dans la communication et le langage par de multiples canaux qui se complètent. Il écoute des messages verbaux, il repère l’intonation, il imite, il produit des sons qui obtiennent ou pas une réponse. Mais aussi, il regarde le visage. 
Le masque a donc indéniablement un impact important sur les bases de la communication et du langage. Certes les jeunes enfants sont résilients et dans un environnement familial sollicitant, vont compenser les manques vécus à la crèche.
Mais certains enfants plus en situation de vulnérabilité comme ceux en situation d’handicap ou ceux qui ne parlent pas français chez eux auront plus de mal.

Les professionnels ont bien conscience des effets négatifs et tentent au maximum de se mettre à la hauteur des enfants, accentuer les mimiques du haut du visage, articuler… et parfois, baisser leur masque, afin d’améliorer la communication et l’acquisition du langage. 

Quelle solution pour contrer ces effets ? 

Il est donc évident que le masque à des effets répercutants sur les enfants et jeunes enfants durant leur apprentissage
Les professionnels de la petite enfance et psychomotriciens qui travaillent avec les enfants rencontrent davantage de difficultés avec le masque en ce qui concerne la communication, la compréhension et la production de langage avec les enfants. 
Comme nous le suggère Marie Paule Thollon Behar, le masque inclusif pourrait remédier à l’absence de visibilité de la bouche et ce manque que ressente les enfants. 

 

 

 

Le 04 mars 2021

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